Le Memory et la synesthésie : quand associer des couleurs aux images améliore la mémorisation
Imaginez que chaque fois que vous retournez une carte au Memory, vous ne voyez pas seulement l'image - vous percevez aussi une couleur qui l'enveloppe, une texture imaginaire sous vos doigts, un son qui l'accompagne. L'étoile est bleue et froide, le soleil vibre d'un orange chaud et bourdonnant, la fleur est violette et soyeuse. Cette expérience multisensorielle n'est pas de la fantaisie : c'est ce que vivent les synesthètes au quotidien. Sans devenir synesthète, peut-on s'inspirer de cette fusion des sens pour mieux retenir les cartes au Memory ?
Qu'est-ce que la synesthésie ? Le cerveau qui mélange les sens
La synesthésie est un phénomène neurologique dans lequel la stimulation d'un sens déclenche automatiquement une perception dans un autre sens. Un synesthète peut voir des couleurs en entendant de la musique (synesthésie son-couleur), percevoir des formes en goûtant des aliments (synesthésie goût-forme), ou associer des couleurs spécifiques à des lettres et des chiffres (synesthésie graphème-couleur). Ce n'est pas une métaphore - les synesthètes perçoivent réellement ces associations croisées, de manière involontaire et constante.
Environ 4% de la population présente une forme de synesthésie, selon les estimations actuelles. Ce chiffre a été revu à la hausse au fil des décennies - on pensait autrefois que c'était un phénomène extrêmement rare, mais des méthodes de dépistage plus fines ont révélé qu'il est bien plus répandu qu'on ne le croyait. La forme la plus courante est la synesthésie graphème-couleur, où chaque lettre de l'alphabet a sa propre couleur : le A peut être rouge vif, le B bleu marine, le C jaune.
Ce qui rend la synesthésie pertinente pour le Memory, c'est son effet sur la mémoire. Des travaux menés notamment par le psychologue Jamie Ward à l'Université du Sussex suggèrent que les synesthètes ont, en moyenne, un avantage modéré en mémoire. Une méta-analyse publiée par son équipe en 2019 dans la revue Memory conclut que cet avantage est plus net pour la mémoire à long terme que pour la mémoire de travail. Une explication avancée est que chaque information est stockée avec une « étiquette » sensorielle de plus, ce qui offre un chemin d'accès supplémentaire au souvenir.
Le double codage : pourquoi deux canaux valent mieux qu'un
Pour comprendre l'avantage des synesthètes au Memory, il faut connaître la théorie du double codage, proposée par le psychologue canadien Allan Paivio dans les années 1970. Selon cette théorie, les informations sont stockées en mémoire sous deux formes distinctes : un code verbal (les mots, les noms) et un code imagé (les images mentales, les représentations visuelles). Quand une information est encodée dans les deux systèmes simultanément, elle est beaucoup plus facile à retrouver.
Les synesthètes vont plus loin que le double codage - ils pratiquent un codage multiple. Une lettre n'est pas seulement une forme visuelle et un son. Elle est aussi une couleur, parfois une texture, parfois une position dans l'espace. Chaque stimulus active un réseau d'associations multisensorielles qui peut rendre la trace mémorielle plus riche et plus distinctive.
Au Memory, on peut imaginer l'intérêt. Quand un non-synesthète retourne une carte et voit un papillon, il stocke l'information "papillon, position 3" - un encodage simple et fragile. Quand un synesthète retourne la même carte, il stocke quelque chose comme "papillon, position 3, bleu ciel, sensation légère, coin supérieur gauche du plateau" - un encodage riche et robuste, avec plusieurs points d'ancrage en mémoire. Si un des chemins d'accès échoue, les autres peuvent prendre le relais.
Imiter la synesthésie : le pouvoir des associations sensorielles volontaires
On ne devient pas synesthète par la volonté, mais on peut s'inspirer du principe. Les techniques de mémorisation reposent depuis longtemps sur des associations volontaires : enrichir ce que l'on veut retenir d'images, de détails et de sensations imaginées le rend en général plus facile à retrouver. Ces associations ne sont pas automatiques et demandent un effort, ce qui en fait un outil à essayer plutôt qu'une recette garantie.
Associer une couleur à chaque carte
La technique la plus accessible consiste à attribuer mentalement une couleur à chaque carte que vous retournez. Pas la couleur réelle de l'image - une couleur personnelle, instinctive, qui vous vient à l'esprit quand vous voyez l'image. Le chat est orange, l'arbre est vert foncé, la voiture est rouge. Ces associations doivent être immédiates et intuitives, pas réfléchies. C'est votre première impression qui compte, car elle crée un lien émotionnel plus fort.
Une fois la couleur associée, utilisez-la comme un "marqueur" de position. Ne pensez pas "le chat est en position 7" mais "il y a une zone orange en position 7". Quand vous retournez plus tard la deuxième carte chat, la couleur orange reviendra spontanément, et avec elle, la position associée. Vous avez créé un deuxième chemin d'accès au souvenir.
Ajouter une dimension sonore
Pour aller plus loin, on peut ajouter une dimension sonore. Quand vous retournez une carte, imaginez le son que l'objet représenté pourrait produire. Le chat miaule, l'arbre bruisse dans le vent, la voiture vromblit. Si l'image est abstraite - une étoile, un cœur, un symbole - inventez un son : l'étoile tinte comme un carillon, le cœur pulse comme un battement sourd.
L'idée est la même que pour la couleur : donner au souvenir un indice de plus. Si l'image de la carte vous échappe, le son imaginé peut vous remettre sur la piste.
Incorporer une sensation tactile imaginaire
Le troisième niveau d'association sensorielle est la texture imaginaire. Quand vous retournez une carte, imaginez la sensation que vous éprouveriez en touchant l'objet représenté. Le chat est doux et chaud, l'arbre est rugueux et frais, la voiture est lisse et froide. Cette association tactile ajoute encore un détail concret à l'image mentale.
Les champions de mémoire, comme le Britannique Dominic O'Brien, huit fois champion du monde, recommandent de rendre les images mentales aussi vivantes que possible, en y mêlant mouvements, sons et sensations. Ce n'est pas de la synesthésie, mais cela s'en inspire.
La méthode combinée : appliquer le triple codage au Memory
En combinant les trois associations (couleur, son, toucher), vous créez un encodage multimodal. Voici comment l'appliquer concrètement pendant une partie de Memory.
Quand vous retournez une carte, prenez une demi-seconde supplémentaire pour construire votre association triple. Vous retournez un papillon : bleu clair (couleur), bruissement léger (son), ailes de soie (toucher). Position 5. Votre cerveau stocke maintenant "bleu-bruissement-soie-position5-papillon" - cinq points d'ancrage au lieu d'un seul.
Quand vous cherchez la paire correspondante plus tard, chacun de ces indices peut vous aider à retrouver le souvenir. Vous parcourez mentalement le plateau et cherchez « où était le bleu ? », ou « où ai-je senti la soie ? ». Attention toutefois : l'association n'aide que si elle reste liée à la position, sinon vous vous souviendrez du papillon bleu sans savoir où il est.
Les bébés sont-ils synesthètes ?
Certains chercheurs, comme la psychologue canadienne Daphne Maurer, ont proposé une hypothèse étonnante : les nourrissons pourraient tous vivre une forme de synesthésie. Selon cette idée, le cerveau du nouveau-né compterait davantage de connexions entre les aires sensorielles qu'à l'âge adulte, et les sens y seraient moins séparés.
Au cours du développement, un processus appelé élagage synaptique élimine une partie de ces connexions. Selon cette hypothèse, chez les synesthètes adultes, certaines d'entre elles auraient été conservées. C'est une piste séduisante, encore débattue, et rien ne permet d'en déduire que les enfants auraient un avantage au Memory pour cette raison.
L'entraînement progressif : de l'effort conscient à l'automatisme
Au début, créer des associations sensorielles pour chaque carte demande un effort conscient. C'est normal - toute nouvelle compétence commence par être laborieuse. Le risque est de ralentir votre jeu au point de perdre plus de temps en associations qu'en mémorisation effective. La clé est la progressivité.
Commencez par les couleurs uniquement. Pendant cinq ou dix parties, attribuez une couleur à chaque carte, rien de plus. Une fois que cette association devient rapide et naturelle - moins d'une seconde par carte - ajoutez le son. Encore quelques parties. Puis la texture. Avec la pratique, le processus devient plus rapide et de plus en plus automatique.
C'est le cas de toute habileté : ce qui demande d'abord un effort conscient finit, à force de répétition, par devenir une habitude qui laisse plus d'attention disponible pour le reste, comme la planification de vos coups.
Au-delà du jeu
Le principe ne se limite pas au Memory. Enrichir ce que l'on veut retenir d'images et de sensations peut aussi servir pour retenir un nom lors d'une présentation ou une liste de courses, à condition d'appliquer volontairement la technique dans ces situations : elle ne s'y transfère pas toute seule.
La prochaine fois que vous lancerez une partie de Memory, essayez. Retournez la première carte et, au lieu de simplement la regarder, laissez-la vous parler. Quelle couleur porte-t-elle ? Quel son fait-elle ? Quelle sensation laisserait-elle sous vos doigts ? Vous verrez bien si cette petite gymnastique vous aide à retrouver les paires.