Le Simon et la mémoire olfactive : pourquoi associer des odeurs aux couleurs booste la mémorisation
Parmi tous nos sens, l’odorat entretient une relation privilégiée avec la mémoire. Une bouffée de parfum peut ressusciter un souvenir d’enfance avec une précision saisissante, là où une photo ou une mélodie ne produirait qu’une vague évocation. Cette puissance de la mémoire olfactive est un atout inexploité pour les joueurs de Simon. En associant mentalement une odeur spécifique à chaque couleur - rouge-fraise, vert-menthe, bleu-océan, jaune-citron - on peut transformer radicalement sa capacité à retenir les séquences.
Pourquoi l’odorat est le sens de la mémoire
La mémoire olfactive n’est pas simplement « bonne » : elle est structurellement différente des autres mémoires sensorielles. Et la raison est anatomique. Tous les autres sens - vue, ouïe, toucher, goût - passent par le thalamus, un relais central du cerveau, avant d’atteindre les zones de traitement spécifiques. L’odorat, lui, est le seul sens qui se connecte directement au cortex olfactif, à l’amygdale (centre des émotions) et à l’hippocampe (centre de la mémoire).
Cette connexion directe explique pourquoi les souvenirs olfactifs sont si vivaces et durables. Une étude publiée dans la revue Chemical Senses a démontré que les souvenirs associés à des odeurs sont retenus avec une précision de 65 % après un an, contre seulement 50 % pour les souvenirs visuels sur la même période. L’odorat grave les souvenirs plus profondément et plus durablement que tout autre sens.
Marcel Proust l’avait intuitivement compris dans sa célèbre scène de la madeleine. La neuroscience moderne lui donne raison : le phénomène porte désormais le nom de « mémoire proustienne », et il désigne cette capacité unique de l’odorat à déclencher des souvenirs complets, riches en détails et chargés d’émotion.
L’encodage multimodal : quand plusieurs sens travaillent ensemble
Le principe clé qui relie la mémoire olfactive au jeu de Simon est l’encodage multimodal. Ce concept, bien établi en psychologie cognitive, stipule que l’information est mieux retenue lorsqu’elle est encodée simultanément par plusieurs canaux sensoriels.
Dans le Simon classique, chaque couleur est déjà associée à deux modalités : la vue (la couleur s’allume) et l’ouïe (une note spécifique retentit). Comme nous l’avons exploré dans notre article sur la synesthésie entre couleurs et sons au Simon, cette double stimulation visuelle et auditive est déjà plus efficace qu’un signal purement visuel. Mais ajouter une troisième modalité - l’odorat, même imaginé - crée un encodage encore plus riche et plus résistant à l’oubli.
Des chercheurs de l’Université de Liverpool ont démontré que l’imagerie olfactive - le simple fait d’imaginer une odeur sans la sentir physiquement - active les mêmes régions cérébrales que la perception réelle de cette odeur. Autrement dit, imaginer l’odeur de la menthe quand on voit le vert au Simon produit un bénéfice mnémonique comparable à celui de sentir réellement de la menthe.
Les quatre associations : rouge, vert, bleu, jaune
Pour appliquer cette technique au Simon, il faut d’abord choisir une odeur pour chaque couleur. L’association doit être intuitive, vivace et distincte. Voici les associations les plus naturelles et les plus efficaces.
Rouge = Fraise. Le rouge évoque immédiatement la fraise mûre, avec son parfum sucré et légèrement acidulé. Quand le panneau rouge s’allume, imaginez l’odeur chaude d’un panier de fraises fraîchement cueillies un jour d’été. Sentez mentalement cette douceur fruitée qui envahit vos narines.
Vert = Menthe. Le vert appelle la fraîcheur végétale de la menthe. Quand le vert s’illumine, imaginez l’odeur vive, presque piquante, d’une feuille de menthe froissée entre vos doigts. C’est une odeur qui « réveille », nettement distincte de la douceur de la fraise.
Bleu = Océan. Le bleu évoque la mer. Imaginez l’odeur iodée et saline de l’air marin, le parfum du large porté par le vent. C’est une odeur fraîche mais différente de la menthe - plus minérale, plus profonde.
Jaune = Citron. Le jaune, c’est l’odeur pétillante du citron fraîchement coupé. Vive, acidulée, tonique. Quand le jaune s’allume, visualisez un citron tranché en deux et sentez mentalement cette explosion d’agrume.
L’important est que chaque odeur soit maximalement différente des trois autres. Fraise (sucrée), menthe (fraîche), océan (salée), citron (acide) : les quatre saveurs fondamentales sont représentées, ce qui minimise les confusions.
Comment le cerveau retient mieux avec plusieurs sens
Quand vous regardez une séquence au Simon en associant chaque couleur à une odeur, votre cerveau ne stocke plus une simple liste de couleurs. Il stocke une expérience sensorielle complète pour chaque élément de la séquence : une couleur, un son et une odeur. C’est comme si chaque élément de la séquence était accroché au cerveau par trois crochets au lieu d’un seul. Même si un crochet lâche, les deux autres maintiennent le souvenir en place.
Les neuroscientifiques appellent cela la redondance d’encodage. Plus une information est encodée de manières différentes, plus elle est résiliente face à l’oubli. C’est le même principe qui fait qu’on retient mieux un mot étranger quand on le lit, l’entend, l’écrit et le prononce, plutôt que quand on se contente de le lire.
De plus, l’implication de l’amygdale (via la composante émotionnelle des odeurs) ajoute une charge émotionnelle à chaque élément de la séquence. Les neurosciences ont abondamment démontré que les souvenirs associés à une émotion sont mieux consolidés pendant le sommeil et mieux récupérés à long terme. En rendant la séquence du Simon « odorante », on la rend aussi plus émotionnelle et donc plus mémorable.
Exercices pratiques pour intégrer la technique
Comme toute technique mnémonique, l’association olfactive nécessite un entraînement progressif. Voici un programme en quatre étapes pour l’intégrer naturellement à votre pratique du Simon.
Étape 1 : Ancrer les associations. Avant même de jouer, passez quelques minutes à renforcer vos associations couleur-odeur. Fermez les yeux, visualisez le rouge et imaginez intensivement l’odeur de fraise. Puis le vert et la menthe. Puis le bleu et l’océan. Puis le jaune et le citron. Répétez cet exercice chaque jour pendant une semaine. Si vous avez accès à des huiles essentielles ou aux aliments correspondants, sentez-les réellement en regardant la couleur : cela ancrera l’association de manière encore plus profonde.
Étape 2 : Jouer au Simon en activant les odeurs mentales. Lancez une partie de Simon en ligne et, pour chaque couleur qui s’allume, imaginez brièvement l’odeur associée. Au début, cela ralentira votre traitement et pourra même faire baisser vos scores. C’est normal : vous êtes en phase d’apprentissage. Persévérez.
Étape 3 : Combiner avec le chunking. Une fois les associations automatisées, combinez-les avec la technique du chunking (regroupement de couleurs). Au lieu de retenir « rouge-vert-bleu », vous retiendrez « fraise-menthe-océan » - un cocktail olfactif qui forme un chunk sensoriel unique et distinctif. Trois odeurs mélangées créent une signature olfactive plus facile à retenir que trois noms de couleurs.
Étape 4 : Construire des récits olfactifs. Pour les séquences longues, créez des histoires olfactives. Par exemple, la séquence rouge-rouge-vert-bleu-jaune devient « une double bouffée de fraise, puis la fraîcheur de la menthe, l’air marin et un éclat de citron ». Ce récit multisensoriel est bien plus adhérent à la mémoire qu’une liste abstraite de couleurs.
Les études sur l’imagerie olfactive et la performance cognitive
La recherche scientifique soutient cette approche. Une étude menée à l’Université de Northumbria a testé l’effet de l’imagerie olfactive sur des tâches de mémoire séquentielle similaires au Simon. Les participants qui pratiquaient l’imagerie olfactive pendant l’encodage montraient une amélioration de 18 à 23 % de la longueur maximale de séquence retenue, comparés au groupe contrôle.
D’autres travaux ont montré que certaines odeurs ont des effets cognitifs spécifiques. Le romarin améliore la mémoire prospective (se souvenir de faire quelque chose dans le futur). La menthe améliore la vigilance et la vitesse de traitement. La lavande favorise la relaxation et réduit l’anxiété de performance. Ces effets, combinés à l’encodage multimodal, suggèrent que l’environnement olfactif dans lequel on joue pourrait lui aussi influencer la performance.
Au-delà du Simon : un outil universel
L’association couleur-odeur développée au Simon ne reste pas confinée au jeu. Les bienfaits cognitifs du Simon s’étendent naturellement à la vie quotidienne. Les joueurs qui pratiquent régulièrement l’imagerie olfactive rapportent une amélioration générale de leur mémoire séquentielle : retenir un numéro de téléphone, suivre une recette à plusieurs étapes, mémoriser un trajet.
En développant votre capacité d’imagerie olfactive au Simon, vous entraînez votre cerveau à penser de manière multisensorielle. Vous enrichissez chaque information d’une couche supplémentaire de perception, la rendant plus résistante à l’oubli. Et la prochaine fois que le Simon vous présentera une longue séquence, vous ne verrez plus simplement des couleurs qui s’allument - vous sentirez un bouquet d’odeurs se déployer, fraise après menthe, océan après citron, dans un ballet olfactif que votre mémoire retiendra sans effort.