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La synesthésie et le Simon : quand voir les couleurs aide à retenir les sons

Le Simon associe naturellement des couleurs à des sons : le rouge produit une note, le bleu une autre, le vert et le jaune complètent le quatuor. Cette double stimulation sensorielle n’est pas un simple détail de game design : elle exploite un mécanisme cérébral profond que certaines personnes vivent au quotidien de manière spectaculaire. Ce mécanisme porte un nom : la synesthésie. Plongeons dans ce phénomène neurologique fascinant et découvrons pourquoi il donne un éclairage surprenant sur notre jeu préféré.

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Qu’est-ce que la synesthésie ?

La synesthésie est un phénomène neurologique dans lequel la stimulation d’un sens déclenche automatiquement la perception d’un autre sens. Un synesthète peut littéralement « voir » les sons sous forme de couleurs, « goûter » les mots ou « sentir » les textures en écoutant de la musique. Ce n’est ni une hallucination ni une métaphore poétique : c’est une réalité perceptive mesurable par imagerie cérébrale.

On estime qu’environ 4 % de la population possède une forme de synesthésie, bien que ce chiffre varie selon les études et les définitions retenues. La forme la plus courante est la synesthésie graphème-couleur : chaque lettre ou chiffre est perçu avec une couleur spécifique. La deuxième forme la plus répandue est précisément celle qui nous intéresse : la synesthésie son-couleur (ou chromesthésie), où chaque son évoque une teinte particulière.

Les neurosciences ont montré que la synesthésie résulte d’une hyper-connectivité entre les aires cérébrales. Chez la plupart des gens, les régions du cerveau qui traitent les sons et celles qui traitent les couleurs communiquent peu. Chez les synesthètes, ces régions sont reliées par des connexions neuronales supplémentaires, créant un pont sensoriel permanent. L’IRM fonctionnelle le confirme : quand un synesthète entend un son et « voit » une couleur, son cortex visuel s’active réellement.

Le Simon : un jeu synesthésique par nature

Quand Ralph Baer a conçu le Simon en 1978, il a fait un choix de design qui s’est révélé visionnaire : chaque couleur est indissociable d’un son. Le rouge émet un La (440 Hz), le bleu un Mi, le vert un Do dièse, le jaune un Mi d’une octave inférieure. Cette association n’est pas décorative : elle est fonctionnelle. Le joueur reçoit la séquence à mémoriser à travers deux canaux sensoriels simultanés.

Ce double encodage crée ce que les psychologues cognitifs appellent un encodage multimodal. Lorsqu’une information est enregistrée par plusieurs sens en même temps, le cerveau crée des traces mnésiques multiples et interconnectées. Si l’une des traces s’estompe, les autres servent de filet de sécurité. C’est pourquoi fermer les yeux au Simon rend le jeu considérablement plus difficile : on perd la moitié de l’information disponible.

Comme l’explique notre article sur le rôle de la musique et du rythme dans la mémorisation, le canal auditif apporte une dimension temporelle que le visuel seul ne peut pas fournir. Les sons du Simon créent une mélodie dont on se souvient comme on se souvient d’un refrain. Ajoutez-y les couleurs, et vous obtenez un système de mémorisation remarquablement robuste.

Les synesthètes sont-ils meilleurs au Simon ?

La question est légitime : si le Simon exploite déjà le lien couleur-son, et que les synesthètes vivent ce lien de manière amplifiée, ont-ils un avantage naturel ? La réponse est nuancée, et les recherches en psychologie cognitive apportent des éléments surprenants.

Plusieurs études ont montré que les synesthètes possèdent généralement une mémoire supérieure à la moyenne, en particulier pour les tâches impliquant des séquences. Une étude publiée dans Cortex a révélé que les synesthètes son-couleur retenaient en moyenne 30 % de séquences en plus que le groupe contrôle lors de tâches similaires au Simon. Leur cerveau dispose d’un canal supplémentaire d’encodage qui fonctionne automatiquement, sans effort conscient.

Cependant, cet avantage connaît une limite intéressante. Les associations couleur-son du Simon ne correspondent pas forcément aux associations du synesthète. Pour un chromesthète qui « voit » le La en violet, le fait que le Simon l’affiche en rouge peut créer un conflit perceptif, similaire à l’effet Stroop (la difficulté à nommer la couleur d’un mot quand le mot désigne une autre couleur). Ce conflit peut annuler partiellement l’avantage mnésique.

En résumé, les synesthètes dont les associations personnelles coïncident avec celles du Simon bénéficient d’un avantage considérable. Ceux dont les associations divergent peuvent paradoxalement être gênés. Comme le montrent les records du monde et les limites de la mémoire humaine, la performance au Simon dépend de nombreux facteurs, et la synesthésie n’en est qu’un parmi d’autres.

Créer des associations sensorielles artificielles

La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est pas nécessaire d’être synesthète pour exploiter le pouvoir des associations sensorielles. Le cerveau humain est remarquablement plastique, et il est possible d’entraîner des associations couleur-son qui amélioreront votre performance au Simon.

Voici les techniques les plus efficaces, issues de la recherche en sciences cognitives :

Des chercheurs de l’Université du Sussex ont démontré en 2014 qu’un entraînement intensif de neuf semaines pouvait induire chez des non-synesthètes des associations sensorielles suffisamment fortes pour être détectées par des tests psychométriques. Les participants développaient une forme de « pseudo-synesthésie » qui améliorait leurs performances dans les tâches de mémoire séquentielle.

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La mémoire multimodale : pourquoi deux sens valent mieux qu’un

Le concept qui sous-tend tout cela s’appelle la mémoire multimodale. Ce terme désigne la capacité du cerveau à encoder, stocker et rappeler des informations provenant de plusieurs canaux sensoriels. Et les recherches montrent systématiquement que cette mémoire est plus performante que la mémoire unimodale.

L’explication repose sur la théorie du double codage, proposée par le psychologue Allan Paivio dans les années 1970. Selon cette théorie, l’information traitée à la fois par le système verbal/auditif et par le système visuel/imagistique bénéficie de deux représentations indépendantes en mémoire. Chacune peut servir de clé de rappel pour l’autre.

Au Simon, ce double codage est particulièrement puissant pour plusieurs raisons :

Des expériences ont montré que les participants qui mémorisent des séquences avec couleur + son retiennent en moyenne 20 à 40 % de plus que ceux qui n’utilisent qu’un seul canal. C’est exactement la différence entre jouer au Simon normalement et jouer avec le son coupé.

Les artistes synesthètes célèbres et le lien avec le Simon

L’histoire de la musique regorge de synesthètes célèbres, et leur expérience éclaire le fonctionnement du Simon d’une manière inattendue.

Wassily Kandinsky, le peintre pionnier de l’art abstrait, était un synesthète reconnu. Pour lui, les couleurs étaient littéralement des sons : le jaune était le son aigu d’une trompette, le bleu profond le timbre grave d’un orgue. Ses toiles étaient des compositions musicales visuelles, et il les nommait souvent « Compositions » ou « Improvisations », des termes empruntés à la musique.

Olivier Messiaen, le compositeur français, voyait des couleurs quand il entendait des accords. Il documentait méticuleusement ses associations : un accord de Do majeur était blanc et or, un Ré majeur était violet. Ses partitions comportent des annotations de couleurs qui servaient de guide mnémonique pour l’interprétation.

Pharrell Williams et Billie Eilish ont également décrit publiquement leur synesthésie. Eilish associe chacune de ses chansons à une couleur spécifique, ce qui influence ses choix visuels pour les clips et les concerts. Cette approche est fondamentalement la même que celle du Simon : une correspondance systématique entre le son et la couleur qui enrichit l’expérience.

Applications pratiques : optimiser votre jeu au Simon

Comment utiliser tout cela pour progresser concrètement au Simon ? Voici un protocole d’entraînement inspiré des recherches sur la synesthésie et la mémoire multimodale :

Étape 1 : Renforcez vos associations de base. Avant de jouer, prenez 30 secondes pour appuyer sur chaque bouton du Simon en vous concentrant à la fois sur la couleur et le son. Répétez à voix haute : « rouge-grave », « bleu-moyen », etc. Cet échauffement active les deux canaux sensoriels.

Étape 2 : Privilégiez l’écoute active. Beaucoup de joueurs se concentrent uniquement sur les couleurs et considèrent les sons comme un bruit de fond. Inversez cette tendance : fermez les yeux pendant la phase d’affichage et ne vous fiez qu’aux sons. Puis ouvrez les yeux pour répondre. Cet exercice renforce le canal auditif souvent négligé.

Étape 3 : Créez vos propres associations renforcées. Ajoutez un geste à chaque couleur-son : tapez du pied droit pour le rouge, du pied gauche pour le bleu, hochez la tête pour le vert, haussez les épaules pour le jaune. Vous ajoutez un troisième canal kinesthésique qui renforce considérablement la mémorisation.

Étape 4 : Pratiquez la répétition espacée. Plutôt que de jouer une heure d’affilée, jouez trois sessions de 10 minutes réparties dans la journée. La mémoire multimodale se consolide pendant les périodes de repos, et les associations se renforcent entre les sessions.

Vers une compréhension plus profonde du jeu

La synesthésie nous révèle quelque chose de fondamental sur le Simon : ce jeu n’est pas un simple test de mémoire. C’est une expérience sensorielle complète qui mobilise des mécanismes cérébraux profonds, les mêmes que ceux qui permettent aux musiciens de retenir des partitions entières ou aux artistes de « voir » la musique.

En comprenant ces mécanismes, chaque joueur peut améliorer sa pratique. Le secret ne réside pas dans la répétition mécanique, mais dans l’engagement total des sens. Écoutez autant que vous regardez. Ressentez autant que vous analysez. Laissez chaque couleur chanter sa note dans votre esprit, et chaque note peindre sa couleur dans votre mémoire.

Après tout, c’est peut-être cela, le génie du Simon : avoir créé, dès 1978, un jeu qui transforme chacun de nous en synesthète temporaire, le temps d’une partie.

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