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Le Simon peut-il améliorer la mémorisation des numéros de téléphone et codes chez l'adulte ?

Il fut un temps où tout le monde connaissait par coeur le numéro de téléphone de sa famille, de ses amis, de son médecin. Aujourd'hui, la plupart des adultes peinent à se souvenir d'un seul numéro autre que le leur. Les smartphones ont externalisé cette mémoire, et avec elle, toute une compétence de rétention de séquences numériques s'est atrophiée. Pourtant, dans la vie quotidienne, les codes persistent : code de carte bancaire, code d'immeuble, code de casier à la piscine, code à usage unique pour s'identifier. Se souvenir de courtes séquences reste une compétence utile. Le Simon, jeu de mémoire de séquences par excellence, peut-il vraiment aider un adulte moderne à retrouver cette capacité qu'il croyait perdue ?

Ce que la mémoire de séquences demande vraiment

Retenir un numéro de téléphone mobilise une compétence cognitive spécifique : la mémoire de travail séquentielle. Il ne s'agit pas simplement de mémoriser des chiffres isolés, mais de retenir leur ordre exact. Le numéro 06-12-34-56-78 n'est pas le même que 06-21-43-65-87, même si les chiffres utilisés sont identiques. Cette dimension ordinale rend la tâche particulièrement exigeante.

La mémoire de travail séquentielle a une capacité limitée. Les recherches de George Miller dans les années 1950 ont établi la fameuse "règle du 7 ± 2" : la plupart des adultes peuvent retenir 5 à 9 éléments en mémoire de travail immédiate. Un numéro de téléphone français à 10 chiffres est précisément à la limite haute de cette capacité, ce qui explique pourquoi il nécessitait naguère un apprentissage actif pour être mémorisé.

Cette capacité n'est pas figée. Elle peut être entraînée, étendue par des techniques de regroupement (chunking), renforcée par la pratique régulière. Le Simon, qui consiste précisément à retenir des séquences de plus en plus longues, est un entraînement naturel de cette mémoire.

Les parallèles entre Simon et numéros

Le Simon demande de mémoriser des séquences de couleurs (rouge, vert, bleu, jaune). Un numéro de téléphone demande de mémoriser une séquence de chiffres (0-9). Au niveau cognitif, les deux tâches sont remarquablement similaires : il s'agit dans les deux cas de retenir l'ordre exact d'une séquence d'éléments discrets.

La principale différence est la granularité. Le Simon utilise 4 éléments distincts, le numéro en utilise 10. Cette différence a un impact cognitif : chaque élément dans le Simon contient moins d'information (2 bits) qu'un chiffre (3,3 bits). Une séquence de 10 éléments Simon contient donc environ 20 bits d'information, contre 33 bits pour un numéro de 10 chiffres. Le numéro est intrinsèquement plus difficile à retenir.

Malgré cette différence, les mécanismes cognitifs mobilisés sont largement les mêmes. Le chunking au Simon - cette technique qui consiste à regrouper les éléments en paquets pour mieux les retenir - est exactement celle que les mnémotechniciens appliquent aux numéros. Apprendre à chunker les couleurs du Simon vous entraîne à chunker les chiffres des codes.

Les bénéfices réalistes à attendre

Soyons réalistes sur ce qu'un entraînement régulier au Simon peut apporter. Il ne va pas transformer un adulte en champion de mémoire capable de retenir des numéros sans effort. Mais il peut produire plusieurs améliorations modestes mais réelles.

D'abord, l'extension de la mémoire de travail immédiate. Un joueur qui atteint régulièrement des séquences de 15 ou 20 couleurs au Simon a effectivement étendu sa capacité de rétention séquentielle. Cette extension se transfère partiellement aux autres types de séquences, y compris numériques.

Ensuite, l'automatisation du chunking. À force de pratiquer, votre cerveau apprend automatiquement à regrouper les éléments en paquets mémorables. Face à un numéro long, vous le découperez spontanément en groupes de 2, 3 ou 4 chiffres, ce qui facilite la rétention.

Enfin, l'amélioration de la concentration. Retenir une séquence demande une attention soutenue pendant plusieurs secondes. Les joueurs réguliers du Simon développent cette concentration dirigée, compétence directement utile pour mémoriser un code vu brièvement à l'écran.

Les différences avec la vraie vie

Le transfert n'est pas parfait, cependant. Plusieurs différences limitent l'effet pratique de l'entraînement au Simon.

Premièrement, le contexte de présentation. Dans le Simon, les couleurs sont présentées de manière optimale : cadence prévisible, luminosité forte, attention du joueur totalement disponible. Dans la vie, un numéro est souvent présenté rapidement, dans un environnement bruyant, alors que votre attention est partagée. Ces conditions dégradées réduisent l'efficacité du transfert.

Deuxièmement, le délai de rétention. Le Simon teste la mémoire immédiate - vous devez répéter la séquence juste après l'avoir entendue. La vie quotidienne demande souvent une rétention plus longue - retenir un code vu il y a 5 minutes pour l'utiliser à la caisse. La mémoire à long terme et la mémoire immédiate mobilisent des processus différents, et le Simon entraîne principalement la seconde.

Troisièmement, la dimension émotionnelle. Oublier un numéro de téléphone à la maison est sans conséquence. Oublier le code de sa carte bancaire au distributeur crée un stress qui peut aggraver la difficulté. Les techniques développées dans le contexte relaxé du Simon s'appliquent imparfaitement sous pression.

Les stratégies pour maximiser le transfert

Si vous voulez transformer votre pratique du Simon en véritable entraînement pour la vie, quelques stratégies aident. Jouer régulièrement mais brièvement est plus efficace que des longues sessions espacées. Quinze minutes par jour produisent plus de progrès que deux heures par semaine, selon les principes de la répétition espacée.

Varier les conditions de jeu. Parfois avec le son, parfois sans. Parfois rapidement, parfois lentement. Parfois après un effort physique, parfois au calme. Cette variation entraîne votre mémoire à fonctionner dans des contextes divers, ce qui facilite le transfert aux conditions imparfaites de la vie.

Appliquer consciemment les techniques au quotidien. Quand vous devez retenir un numéro ou un code, activez les stratégies que vous utilisez au Simon : visualiser la séquence, la dire à voix haute, la regrouper en chunks. Cette application consciente renforce le transfert dans les deux sens.

Les autres compétences développées

Au-delà de la mémorisation de numéros, le Simon développe d'autres compétences de mémoire applicables à la vie. La rétention de listes de courses, la mémorisation d'itinéraires, la conservation de petites consignes orales : toutes ces tâches s'appuient sur la mémoire séquentielle que le Simon entraîne.

La mémoire auditive est particulièrement sollicitée. Le Simon associe chaque couleur à un son distinct, et de nombreux joueurs utilisent cette dimension sonore pour retenir les séquences. Cette compétence auditive est utile dans la vie professionnelle : retenir une série d'instructions verbales, noter mentalement les points d'un exposé, se souvenir d'une conversation téléphonique.

Des jeux complémentaires peuvent renforcer ces bénéfices. Le Memory comme allié contre le déclin cognitif cible la mémoire spatiale, qui complète la mémoire séquentielle du Simon. Un programme d'entraînement cognitif complet combinerait plusieurs jeux ciblant des facettes différentes.

Un enjeu plus large : préserver la mémoire humaine

La question de la mémoire des numéros et codes dépasse l'aspect pratique. Elle touche à un enjeu sociétal plus large : qu'arrive-t-il à nos compétences quand nous les externalisons massivement sur nos appareils ? Les recherches en psychologie cognitive suggèrent que la "délégation numérique" a des effets mesurables sur plusieurs capacités mémorielles.

Certains neuroscientifiques s'inquiètent de cette atrophie. D'autres soulignent que le cerveau réalloue simplement ses ressources vers d'autres compétences. Quelle que soit la position qu'on adopte, il semble prudent de maintenir un entraînement régulier de nos capacités natives, ne serait-ce que pour ne pas être totalement démuni si la technologie n'est pas disponible.

Le Simon, sous sa forme apparemment puérile de jeu avec quatre couleurs clignotantes, offre précisément ce genre d'entraînement. Il maintient en activité des réseaux cérébraux qui risqueraient sinon de s'atrophier. Il préserve une compétence - la mémoire de séquences - dont vous aurez peut-être besoin un jour quand votre téléphone sera déchargé et qu'un numéro vital devra être retenu dans l'urgence.

Ce n'est pas de la nostalgie. C'est de la prudence cognitive. Quelques minutes de Simon par jour ne feront pas de vous un mnémotechnicien, mais elles entretiendront une faculté que la vie moderne menace de laisser rouiller. Votre mémoire de numéros ne sera peut-être jamais celle de vos grands-parents, qui connaissaient par coeur vingt numéros familiaux. Mais elle pourra au moins retenir votre code de carte bancaire sans avoir à le noter dans votre portefeuille - une petite victoire sur la dépendance technologique, obtenue grâce à un jeu de quatre couleurs qui existe depuis 1978.

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