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Le Memory avec des lettres plutôt que des images entraîne-t-il la mémoire différemment ?

Quand on retourne une carte au Memory, le cerveau ne traite pas un chat de la même façon qu'il traite la lettre "M". L'image déclenche une reconnaissance visuelle quasi instantanée, riche en détails et en émotions. La lettre, elle, active un circuit plus abstrait, lié au langage et à la symbolique. Cette différence fondamentale signifie que jouer au Memory avec des lettres ou avec des images ne sollicite pas les mêmes mécanismes cognitifs - et donc n'entraîne pas la mémoire de la même manière.

La théorie du double codage de Paivio

Dans les années 1970, le psychologue Allan Paivio a proposé une théorie qui reste l'une des plus influentes en sciences cognitives : la théorie du double codage. Son idée est simple mais puissante. Le cerveau dispose de deux systèmes de représentation distincts : un système verbal (pour les mots, les lettres, les concepts abstraits) et un système imagé (pour les objets, les scènes, les formes visuelles).

Quand vous voyez une image de soleil, votre cerveau l'encode à la fois visuellement (forme ronde, rayons, couleur jaune) et verbalement (le mot "soleil" surgit automatiquement). Ce double encodage crée deux traces mnésiques au lieu d'une, ce qui explique pourquoi les images sont généralement plus faciles à retenir que les mots seuls.

Quand vous voyez la lettre "S", en revanche, l'encodage est principalement verbal. La forme de la lettre est abstraite - elle ne ressemble à rien de concret. Le cerveau doit s'appuyer sur un seul système, ce qui rend la mémorisation plus exigeante mais aussi plus ciblée.

Lettres : un entraînement verbal pur

Jouer au Memory avec des lettres force le cerveau à travailler presque exclusivement avec le système verbal. Chaque carte retournée active la reconnaissance d'un symbole abstrait, sa correspondance phonétique (le son de la lettre), et éventuellement des associations linguistiques (mots commençant par cette lettre).

Ce type d'exercice sollicite la boucle phonologique, un composant de la mémoire de travail décrit par le psychologue Alan Baddeley. La boucle phonologique maintient l'information verbale active en la "récitant" intérieurement. Quand vous essayez de retenir que le "K" est en haut à gauche et le "R" au centre, vous les répétez mentalement - exactement comme quand vous retenez un numéro de téléphone.

Pour les enfants en apprentissage de la lecture, ce mécanisme est particulièrement précieux. Le Memory de lettres renforce le lien entre la forme graphique et le son, une compétence fondamentale pour la lecture fluide. Pour améliorer son vocabulaire avec le Wordle, il faut déjà maîtriser ce socle de reconnaissance rapide des lettres que le Memory peut contribuer à développer.

Images : le pouvoir de la mémoire visuo-spatiale

Le Memory avec des images thématiques active un tout autre circuit. Le calepin visuo-spatial - l'autre composant majeur de la mémoire de travail selon Baddeley - prend le relais. Ce système traite les formes, les couleurs, les positions dans l'espace et les relations entre objets.

L'avantage des images est leur richesse. Une carte représentant un papillon offre des dizaines d'indices : couleur, forme des ailes, orientation, taille relative. Le cerveau peut s'accrocher à n'importe lequel de ces détails pour ancrer le souvenir. C'est pourquoi les débutants trouvent généralement le Memory d'images plus facile que le Memory de lettres.

Mais cette facilité n'est pas forcément un inconvénient. Elle permet de jouer avec davantage de paires, ce qui compense la richesse de chaque carte par le volume d'informations à retenir. La stratégie évolue : au lieu de mémoriser des symboles abstraits un par un, le joueur construit une carte mentale du plateau, associant chaque position à un contenu visuel distinctif.

Quel mode entraîne le mieux la mémoire au quotidien ?

La réponse dépend de ce que vous cherchez à développer. Le Memory de lettres entraîne la mémoire de travail verbale - celle que vous utilisez pour retenir une consigne, suivre une conversation, ou manipuler des informations abstraites. C'est un exercice plus difficile mais dont les bénéfices se transfèrent directement aux activités intellectuelles quotidiennes.

Le Memory d'images entraîne la mémoire visuo-spatiale - celle qui vous aide à retrouver où vous avez posé vos clés, à vous orienter dans un lieu nouveau, ou à reconnaître un visage. Les bienfaits cognitifs du Memory dans ce domaine sont bien documentés, notamment chez les personnes âgées.

L'idéal, selon la théorie de Paivio, serait d'alterner les deux modes. En sollicitant tour à tour les deux systèmes d'encodage, vous maintenez un entraînement équilibré qui renforce l'ensemble de votre mémoire de travail plutôt qu'un seul de ses composants.

Au-delà des lettres et des images : les chiffres et les symboles

Les lettres et les images ne sont pas les seules options. Les chiffres, par exemple, ajoutent une dimension supplémentaire : l'ordre numérique. Le cerveau peut exploiter la séquence (le 7 est entre le 6 et le 8) pour créer des indices de position, une stratégie impossible avec des lettres isolées ou des images sans lien logique.

Les symboles abstraits (formes géométriques, motifs colorés) représentent peut-être le défi le plus pur : ni verbal ni vraiment imagé, ils forcent le cerveau à inventer des stratégies d'encodage personnelles. Certains joueurs verbalisent ("le triangle rouge"), d'autres visualisent la position pure. C'est un terrain d'entraînement exigeant mais enrichissant.

Quelle que soit la variante choisie, le Memory reste un exercice remarquablement efficace pour la mémoire. La différence entre lettres et images n'est pas une question de "mieux" ou "moins bien" - c'est une question de circuits neuronaux ciblés. En variant les supports, vous offrez à votre cerveau l'entraînement le plus complet possible.

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